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Denise Lach, ou l'art du trait

Sur l'étroite surface du papier ou de la soie, le lettré chinois, peintre et calligraphe, ne peint pas un sujet privilégié mais peint à chaque fois le monde.Il y reproduit le grand fonctionnement du «vide» et du «plein», la compénétration du visible et de l'invisible.

François Jullien

L'artiste a choisi la page blanche, «le vide» comme premier élément dynamique, envisagé comme un signe, sans lequel aucun geste ne fait sens, aucun trait n'existe.
A la lecture de l'œuvre de Denise Lach, la force et la définition du propos s'éclairent par le choix du noir et blanc, de l'ombre et de la lumière. Alternances de lignes convexes ou concaves, inclinées ou verticales, ouvrant des espaces aveuglés par l'heure de midi ou bleuis au soleil du nord. Traits forts, ininterrompus, souples, cursifs mais aussi à peine esquissés, tremblés, presque disparus.

Par son plein et son délié, son concentré et son dilué, sa poussée et son arrêt, le Trait est à la fois forme et teinte, volume et rythme ; par son unité, il résout le conflit que ressent tout peintre entre le dessin et la couleur, la représentation du volume et celle du mouvement.

François Cheng

Mais aussi le blanc, juste le blanc : par le gaufrage du papier, le trait devient superflu, il est juste deviné, l'espace est suggéré, on le touche. Alors le regard s'arrête, saisi : une tache noire et vivante, faite de chair et de sang, troue la page et appelle ; en Chine, l'encre se mérite sur une pierre fine et dure.

Le pinceau engage les muscles, la chair, les os, le souffle.

Ching Hao

Denise Lach poursuit un objectif, non un résultat: pour cela elle choisit le mouvement: comme dans la pratique des arts martiaux, c'est le geste qui importe, non le but.

Vivant au confluent de deux pays, à la croisée d'une éducation latine et germanique, Denise Lach déroule le fil de la plume depuis les époques bénies où les scribes étaient proches des dieux, l'écriture parole; temps oubliés où le doute n'existait que pour mieux transcrire l'infini du sensible.

Le chemin de l'apprentissage, «les premières années furent jalonnées de contemplation et de discipline», puis la maîtrise des techniques historiques, répondaient à l'exigence de l'artiste : observer et comprendre, être à la fois au dedans et au dehors.

De ce travail de bénédictin, de cette attention aiguisée aux sciences de l'écriture ont émergé la liberté de création, le goût du nouveau et de l'inconnu : «Que devient la lettre si on remplace la plume par des outils de sa propre facture ?» D'un même élan, Denise Lach devient membre de la Société des Calligraphes Suisses et de la Schreibwerkstatt Klingspor Offenbach, participe au livre Experiments with Letterform and Calligraphy de André Gürtler, un des maîtres à écrire, et enseigne la sérigraphie à l'école des Beaux-Arts de Bâle :
«Que devient la lettre si on substitue la colle ou l'acide sulfurique à l'encre, si on la mord à l'oxyde de fer sur une plaque de cuivre, si on la trace au chocolat sur une pierre litho, si on la tisse en d'innombrables motifs ? Elle se prête à tous les jeux, elle est inépuisable, multiple, pourvu qu'on la respecte et qu'on s'attache à elle.»
Citoyenne du monde, Denise Lach expose ses œuvres et anime des ateliers en France, en Suisse, en Allemagne, en Italie, en Belgique, en Hollande, mais aussi au Sri Lanka, en Inde du Sud : Trivandrum, Bangalore, Madras, Pondichéry, Colombo...
Elle voyage avec gourmandise.

Peu lui importe la complexité des alphabets, des idéogrammes, des langues parlées ou écrites; elle est ravie, éblouie par cette même noblesse, cette rigueur, cette harmonie qui émanent de toutes les écritures. Elle s'en imprègne et tisse des étoffes d'encre et de papier. Parlant de son travail, le mot «texture» revient souvent dans la conversation. Il s'agit non de complexité mais de rythme, de souffle, de densité. Denise Lach calligraphie par «blocs» de mots.
Elle transgresse les règles des alphabets établis, elle écrit, elle trace, peint, griffe : elle imagine des échiquiers de fils d'encre. Elle réinvente les signes, mais d'abord les outils, les crée et les expérimente; chaque support devient source d'interprétation, de création, toujours au service d'une pensée, d'une décision.

Denise Lach est une artiste contemporaine. Elle s'engage.
«Je suis portée par le sens.»
Chaque page de La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme aux Editions Alternatives, en est la preuve.
Denise Lach n'illustre pas, elle NOMME les mots écrits par un jeu d'équilibre et de tensions.
Elle traduit la force et la faiblesse, l'ordre et le chaos, le calme et l'agitation.
La diversité des écritures renvoie à la diversité des hommes,
c'est l'article dix-neuf.
Une Onciale tissée dans un rectangle rigoureux est traversée par une folle chevauchée de signes noirs en pleine lumière; c'est le droit à la libre circulation des hommes, le fondement de la liberté.
Ailleurs, les mots calligraphiés tombent en larmes d'un carreau de lavis bleuté, c'est la présomption d'innocence bafouée.

Silence,
Lettres en foule,
Tissages de sens,
L'œuvre de Denise Lach, écho de l'unique nécessité, celle de créer.

Christine Macé
Préface de Libres et égaux Editions Alternatives